La démocratie et l’Église sont deux piliers sociaux de longue date qui sont actuellement mis à rude épreuve. La question de savoir comment elles doivent se comporter l’une envers l’autre a toujours fait l’objet de controverses. C’est peut-être en entretenant une relation à la fois critique et constructive que l’on pourra le mieux faire face à cette crise.
Article tiré du
Bienenberg Magazin, Sommer/Herbst 2026
Le sociologue Hartmut Rosa en est convaincu : la démocratie a besoin de la religion. Une société libre a besoin non seulement de voix qui se font entendre, mais aussi d’oreilles qui écoutent les autres voix. Lorsque ce cœur à l’écoute vient à manquer, la vie politique s’appauvrit. Les différences ne sont alors plus perçues comme un défi, mais comme une menace, et le débat se transforme en dénigrement.
La dignité de l’homme
C’est là que la foi chrétienne et la culture démocratique se rejoignent. La foi ne considère pas l’être humain avant tout à l’aune de ses réalisations, de ses origines ou de son utilité sociale, mais à travers la dignité que Dieu lui a donnée en tant qu’image de Dieu. La dignité n’est donc pas quelque chose qui se mérite ou qui s’accorde. Elle est donnée et, de ce fait, inviolable. La démocratie repose elle aussi sur ce principe. Elle ne peut exister que là où les individus ne sont pas classés en fonction de leur rang, de leur influence ou de leur utilité, mais où chacun bénéficie, par principe, du même respect. Lorsque ce principe s’érode, l’État de droit, la participation et l’esprit civique sont mis à mal. Lorsqu’il est préservé, il en résulte un espace où la liberté n’est pas l’apanage d’une minorité, mais où elle doit être accessible à tous.
Les racines bibliques
La Bible n’est pas un manuel politique. Et pourtant, elle contient des principes fondamentaux qui favorisent la démocratie. Le récit de l’Exode présente Dieu comme celui qui entend les cris des opprimés et les libère de la servitude. La liberté n’y apparaît pas comme un luxe, mais comme l’expression de la justice divine. Les lois sociales d’Israël visent elles aussi à limiter le pouvoir, à protéger les plus faibles et à rendre la vie en communauté plus juste. Quiconque pense au repos du sabbat, à l’annulation des dettes ou à la protection des étrangers s’en rend vite compte : la foi biblique n’a jamais été une simple affaire privée. La tradition prophétique s’inscrit également dans cette lignée. Les prophètes ne confortent pas les dirigeants dans leur certitude, mais les remettent en question. Ils dénoncent la corruption, l’exploitation et la politique de pouvoir déguisée sous des apparences religieuses. C’est là qu’apparaît une forme précoce de conscience critique de la société et de contrôle : le pouvoir ne doit pas devenir absolu, mais doit se mesurer à l’aune du droit des plus faibles. Cette ligne de conduite apparaît particulièrement clairement dans la vie de Jésus. Il se tourne vers les malades, les exclus et ceux qui sont moralement dévalorisés. Il transcende les frontières sociales et religieuses, montrant ainsi que la valeur d’un être humain ne dépend pas du jugement de la majorité. Quiconque prend Jésus au sérieux ne pourra se résigner à une politique du mépris. L’amour du prochain ne reste pas une réalité intérieure. Il exige des formes de vie en communauté où les personnes ne sont pas humiliées, mais valorisées.
Les minorités en précurseurs
Malgré ces principes bibliques, de nombreux courants au sein de l’Église sont restés longtemps réticents, voire hostiles, à l’égard des évolutions démocratiques. Les grandes Églises, en particulier, ont mis plus de temps à s’engager sur la voie de la démocratie. Ainsi, l’Église évangélique d’Allemagne n’a publié son premier mémorandum sur la démocratie qu’en 1985. En revanche, d’importantes impulsions démocratiques sont venues des mouvements chrétiens minoritaires. Ainsi, le mouvement anabaptiste s’est très tôt engagé en faveur de la liberté de conscience, du libre choix de la foi et d’une distinction claire entre l’Église et l’État, ce qui peut être considéré comme une contribution majeure à l’histoire des libertés démocratiques.On peut en dire autant des premières traditions baptistes. Les communautés locales autonomes sont devenues des lieux d’apprentissage d’une culture démocratique, où l’on s’exerçait à la prise de décision collective, à la direction élue et au partage des responsabilités. Cela a montré que la liberté n’est pas seulement le refus de la domination, mais aussi la capacité à assumer ensemble des responsabilités. La démocratie ne se nourrit pas uniquement d’institutions. Elle a besoin d’attitudes, d’habitudes et de vertus qui doivent être mises en pratique au quotidien.
Une forme politique de l’amour du prochain
Le philosophe Hristo Todorov résume les liens entre christianisme et démocratie en quatre valeurs fondamentales : la liberté, la dignité humaine, la justice et l’amour. Ce dernier concept, en particulier, peut paraître inhabituel dans le domaine politique à première vue. Mais l’amour ne désigne pas ici simplement un sentiment, mais une attitude de bienveillance concrète. Elle se manifeste par le fait que les individus se laissent mutuellement de l’espace, acceptent leurs différences et gèrent les conflits de manière à ce que l’autre ne devienne pas un ennemi. La démocratie a donc besoin de bien plus que de simples règles. Elle se nourrit d’une forme civile de charité. Cela ne signifie pas pour autant que la culture démocratique soit exempte de conflits. Au contraire : la démocratie est exigeante, lente et souvent peu réjouissante. Les majorités peuvent se tromper, les intérêts peuvent se durcir, et même les sociétés démocratiques restent vulnérables à l’injustice. Mais c’est précisément son imperfection qui fait sa force. Elle sait que le pouvoir doit être limité et que personne ne détient la vérité politique absolue.
L’humilité de la démocratie
John Keane parle à cet égard d’une « démocratie humble ». Il s’agit d’un ordre qui se passe d’arrogance, qui ne revendique pas de pouvoir absolu et qui, de ce fait, reste capable d’apprendre. Pour la pensée chrétienne, il s’agit là d’une idée qui trouve un écho remarquable. En effet, dans ce sens, l’action démocratique s’inspire de ce que Dieu a montré en Jésus-Christ : « l’humilité, le renoncement au pouvoir, la solidarité et la compassion envers les hommes » (Burkhard Conrad).La démocratie n’est certes pas un ordre social parfait. Mais en tant que caisse de résonance de la foi chrétienne, elle est pourtant très proche de ses valeurs et de ses principes. C’est précisément pour cette raison qu’elle mérite qu’on s’y intéresse, qu’on la critique, qu’on en prenne soin et, si nécessaire, qu’on la défende de manière non violente contre les déformations populistes et nationalistes chrétiennes.
Texte:
LukaS Amstutz, Résponsable du Centre de Formation Bienenberg et Co-Président de la conference Mennonite Suisse










